HUBERT MENIER

On connaît finalement assez peu Hubert Menier avant les années 1950. C’est surtout lorsque l'entreprise Menier entre dans une période de graves difficultés que sa personnalité apparaît véritablement dans les documents. Il ne serait pas juste de le présenter comme un héritier totalement absent de l’entreprise. Hubert participe encore aux décisions de la société et intervient dans plusieurs arbitrages financiers.

Mais, parallèlement, les sources sportives et cynégétiques montrent un homme profondément engagé dans un autre univers : le polo à Bagatelle et surtout la vénerie. En 1950, il crée près de Chantilly son propre vautrait, destiné à la chasse au sanglier. Après la mort de Jacques Menier, en 1953, Hubert devient propriétaire de Rentilly. Le domaine constitue alors un cadre de vie très éloigné de l’univers industriel de Noisiel : château, parc, chevaux, chasse et vie mondaine.

Rentilly, le contrepoint de Noisiel

Un reportage publié par "L’Humanité" le 9 décembre 1954 permet de mesurer le contraste tel qu’il était perçu à l’époque. Le journal, très hostile au système patronal Menier, décrit une commune où les problèmes d’assainissement restent importants. Il rapporte notamment que, pour réaliser le tout-à-l’égout, la réponse faite aux habitants est qu’il faudrait 18 millions de francs et que « nous n’avons pas d’argent ». Le journaliste enchaîne alors directement : > « Et alors, avec quoi reconstruit-on le château de Rentilly, pour loger la famille de M. et Mme Hubert Menier ? » L’article affirme que l’usine fournit les matériaux et les travailleurs nécessaires aux travaux de Rentilly. Il décrit également les aménagements réalisés dans le parc pour Mme Hubert Menier et rapporte que le couple séjourne alors sur la Côte d’Azur.

Le ton de "L’Humanité" est évidemment polémique. Le journal dénonce ouvertement le système Menier et son paternalisme. Mais son témoignage est précieux parce qu’il montre comment le mode de vie de la famille pouvait être perçu depuis Noisiel, au moment où la commune et l’entreprise connaissent des difficultés croissantes. La critique devient encore plus forte lorsqu’elle aborde le château de Noisiel. Gravement endommagé pendant la guerre, celui-ci vient d’être démoli. "L’Humanité" conteste ce choix et fait remarquer qu’il aurait pu être réutilisé, notamment comme « colonie de vacances enfantines » ou comme logements pour les ouvriers dont certains habitent à plus de trente kilomètres. Il ne faut pas transformer cette proposition journalistique en un projet municipal officiellement étudié. Mais elle révèle une opposition fondamentale : un patrimoine que la famille ne souhaite plus conserver comme résidence aurait, selon le journal, pu recevoir une fonction collective. Le contraste avec Rentilly est alors saisissant. Au moment où le château de Noisiel disparaît, le domaine de Rentilly est reconstruit. Il ne serait pas sérieux d’affirmer que les dépenses de Rentilly auraient directement financé le tout-à-l’égout ou empêché la destruction du château de Noisiel. "L’Humanité" établit ce rapprochement dans un contexte polémique, sans fournir une démonstration comptable d’un transfert de fonds.

Mais le contraste entre les deux domaines est bien réel. À Noisiel, le patrimoine lié à l’entreprise et à la communauté ouvrière disparaît progressivement. À Rentilly, le patrimoine résidentiel familial continue d’être entretenu.

Un héritier entre deux mondes

C’est là que le parcours d’Hubert prend tout son sens. Il continue à participer aux affaires de le Chocolaterie, mais sa vie personnelle est profondément inscrite dans le monde des grands propriétaires : polo, chevaux, chasse et domaines. Cette différence apparaît encore plus nettement lorsqu’on compare Hubert à Gaston Menier. Gaston avait fait de son nom un instrument de pouvoir industriel, politique et territorial. Hubert apparaît beaucoup moins engagé dans la vie publique. Les documents disponibles le montrent surtout dans la gestion de son patrimoine et dans les milieux sportifs et cynégétiques.

Sa maladie accentue ensuite son retrait. En 1953, il délègue ses pouvoirs à son épouse Odette Gazay, qui devient ainsi un relais direct de son autorité dans l'entreprise. Après la mort d’Hubert, en 1959, Odette devient avec Antoine Menier l’une des dernières représentantes de la famille à diriger directement l'entreprise Menier. Quelques mois plus tard, ils quittent leurs fonctions et des dirigeants extérieurs à la famille prennent le relais. Le pouvoir familial ne disparaît donc pas brutalement, Il se délite progressivement.

Hubert n’est ni un héritier oisif, ni le dirigeant industriel capable de sauver à lui seul l’entreprise. Il est un homme placé entre deux mondes : encore responsable d’une société industrielle en difficulté, mais profondément attaché à celui des grandes propriétés, du polo et de la vénerie. Et Rentilly en devient le symbole. À Noisiel, il faut désormais moderniser une entreprise. À Rentilly, le monde ancien des Menier continue encore à vivre. C’est dans cet écart que se joue, en grande partie, le crépuscule de la chocolaterie Menier.

Hubert Menier (à droite) au Polo de Paris, 1er septembre 1950, avec le baron Jacques de Nervo (à gauche) et le baron du Bourg (au centre). Industriel et homme d’affaires, Jacques de Nervo est alors une figure importante du polo français. Il devient en 1950 président du Polo de Paris, fonction qu’il conservera pendant vingt-cinq ans. Il est également à la tête de plusieurs grandes entreprises sidérurgiques françaises. L’identité du baron du Bourg reste, en revanche, à préciser. Sa présence aux côtés de Hubert Menier et de Jacques de Nervo est bien attestée par cette photographie, mais je n’ai pas encore trouvé de source suffisamment fiable permettant de déterminer avec certitude son identité complète.

 


 

Saga Menier