MICHEL MONNOT Souvenirs d'une enfance à Noisiel

Je m'appelle Michel Monnot. L'histoire que je vais vous conter est celle de ma famille qui, durant près de soixante ans, contribua à forger la prospérité et la renommée des Menier, père et fils.

De ma naissance, en 1946, à mon départ forcé de la cité en 1958, je garde le souvenir d'une enfance heureuse, bercée d'insouciance. Je demeure profondément attaché à mes ancêtres, à leur vie de labeur, à leur solidarité entre générations et aux valeurs qu'ils m'ont transmises. Je m'inscris naturellement dans cette tradition et souhaite leur rendre hommage à travers ces quelques lignes et les documents d'époque qui les accompagnent.

Mon grand-père paternel, Jean-Louis Monnot, était employé à l'usine à gaz des Menier, près du passage à niveau de la route de Vaires. Il vivait avec son épouse, Adrienne, dans la « maison Campan », également située sur cette route. C'est là que naquirent leurs quatre enfants : Marcel, qui travaillera plus tard dans les mines de potasse ; Jean et Denise, embauchés à l'atelier des caisses ; et mon père André, mécanicien. Mes grands-parents maternels, Jean et Gabrielle Vassoille, habitaient à Torcy, rue de Paris, avec leurs trois enfants, deux filles et un garçon.

La Grande Guerre mobilisa un grand nombre de salariés de l'usine Menier. Mes grands-parents accomplirent leur devoir, mais revinrent au foyer profondément éprouvés. Jean Vassoille, père de deux enfants, eut beaucoup de difficultés à poursuivre une activité professionnelle. Sa femme Gabrielle, employée chez Menier, prit alors le relais. Elle assuma une double mission : élever ses enfants et assurer les ressources nécessaires au fonctionnement du foyer.

Je n'ai malheureusement pas connu longtemps mon grand-père Jean Vassoille. Pourtant, les quelques années de vie que le destin lui accorda après la guerre furent sans doute facilitées par les nombreuses œuvres sociales mises en place par les Menier pour leurs employés : classes gardiennes, caisse de secours en cas de maladie, caisse d'épargne, maison de retraite médicalisée ouverte dès 1918. Cet ensemble de mesures contribua à alléger les souffrances de mon grand-père et à soutenir ma grand-mère Gabrielle dans ses obligations quotidiennes.

Mon père André naquit en 1911. Maçon à l'âge de dix-huit ans, il fut ensuite affecté à la conduite des turbines avant de partir à la guerre. À son retour d'Allemagne, en 1946, il reprit son poste à l'usine et devint, quelques années plus tard, mécanicien sur le réseau ferroviaire de Noisiel. De cette époque aujourd'hui embrumée par le temps, je revois encore mon père aux commandes de sa locomotive de trente-deux tonnes, construite à Liège en 1884 et baptisée « La Meuse ». Cette imposante machine, tractant une quarantaine de wagons jaunes, passait régulièrement devant le jardin de notre maison. Chargée de produits finis au départ de l'usine, « La Meuse » parcourait six kilomètres à travers les communes de Noisiel, Torcy et Lognes pour rejoindre Émerainville, où elle croisait la ligne Paris-Mulhouse. Au retour, chargée de matières premières bois, sucre, cacao ou étain, elle pénétrait de nouveau dans les entrailles de l'usine.

Parfois, je restais à la maison en compagnie de ma grand-mère maternelle. Lorsque mon père faisait retentir le sifflet de « La Meuse », il me saluait d'un geste de la main et d'un sourire. J'avais alors le bonheur de lui répondre, partageant avec lui ce simple moment de tendresse. Fier de son métier, il formait avec son collègue une équipe soudée. Vincent Pierre était chauffeur : il alimentait « l'estomac » de la machine en charbon. Mon père, mécanicien, assurait la conduite et les manœuvres du convoi.

Je vins au monde en 1946. La situation économique de l'entreprise Menier, sans être exceptionnelle, demeurait alors relativement stable et connaissait même une légère embellie. Celle-ci se révéla pourtant trompeuse. Dès 1948, une importante recomposition du capital s'engagea avec la cession de nombreux actifs. Les acquisitions étrangères furent vendues et la société Menier fut transformée en SARL, partagée entre Jacques, Antoine et Hubert Menier. Dans les années 1950, je fréquentais l'école de Noisiel. Les souvenirs sont parfois imprécis et les dates se mélangent, mais les noms de certains de mes instituteurs me reviennent encore : M. Pérrier, M. Noël et Mme Fournier.Parmi mes camarades de classe, je me souviens notamment d'Alain, fils de Louis Guilbert. Son père deviendra en 1959 le premier maire de Noisiel à mettre fin à la longue succession des membres de la famille Menier à la tête de la commune.


Photo de classe, Noisiel 1955, Michel Monnot,
3e rang, 2e en partant de la gauche


Geneviève Franchet et Michel Monnot
Remise de prix 1951
devant le monument Emile-Justin Menier
Place des écoles

Durant les longues journées de travail de mes parents, ma grand-mère Gabrielle venait souvent me garder. Je conserve de ces années le souvenir d'une vie modeste, parfois rude, mais profondément baignée de tendresse. Cette affection ne me quitta jamais, même lorsqu'elle entra en maison de retraite à Torcy, dans des logements également construits par la famille Menier. Adrienne, mon autre grand-mère, résidait elle aussi dans cet établissement. Je profitais alors des journées de congé scolaire qui tombaient le jeudi à cette époque pour leur rendre visite et leur rendre de petits services. Eau, bois, charbon : je transportais sans compter tout ce dont elles avaient besoin pour leur quotidien.

En récompense de ces efforts, et surtout grâce à leur affection sans limite, je savourais des repas dont le souvenir demeure intact. Pommes de terre au lard, beignets chauds et moelleux : autant de plaisirs simples qui comblaient mon appétit de jeune garçon. Ces mets étaient préparés avec amour par deux grands-mères que je continue de chérir dans ma mémoire.

La fin des années 1950 marqua malheureusement l'épilogue dramatique de la saga Menier. L'entreprise procéda à plusieurs vagues de licenciements. Celle de 1958 fut fatale à mes parents et entraîna notre départ de la cité, mettant ainsi un terme à une longue histoire familiale intimement liée à celle de Noisiel et des Menier.



 

 

Saga Menier