DE SALTAIRE A NOISIEL
Avant d'entreprendre la réalisation de la cité de Noisiel, Émile Justin Menier envoya son fils Gaston accompagné de Jules Logre en Angleterre afin de voir ce qui faisait autorité en matière de constructions sociales depuis le milieu du XIXe siècle. La description, ci-dessous, de la cité des faubourgs de Bradford, met en évidence certaines similitudes avec Noisiel : l'occupation des sols, la priorisation de l'éducation, l'acheminement vers les zones de fabrication des matières premières avec la présence de voies fluviales et ferrées. Mais, si rapprochement il y a, la cité de Noisiel conserve sa typicité. Ce voyage d'étude avait également pour but de valider certaines options qui, déjà mises à l'épreuve Outre-Manche, pouvaient être reconduites en France. L'alignement des maisons anglaises sur une longueur de 80 mères ne sera pas retenu ; malgré leur conception avant-gardiste, le caractère monotone et l'absence de circulation d'air entre chaque habitation fera opter Émile Justin Menier pour une réalisation plus proche de ce qui se faisait dans l'Est de la France. Jean Dolfus à Mulhouse avait fait appel à l'architecte Émile Muller, bien connu des Menier car ayant participé à la réalisation du Moulin Saulnier. Il est donc fort probable que ce dernier influença le projet pour le choix des habitations de Noisiel.
Maisons
ouvrières Saltaire
Au
milieu du XIXe siècle, la Grande-Bretagne était la première nation industrialisée
du monde. La ville de Saltaire représente alors un ensemble architectural
à l’apogée de cette révolution industrielle dont la philanthropie sociale
et le paternalisme sont les caractéristiques majeures. Ce complexe usinier
est conçu comme une entité socio-économique complexe et autonome bâtie sur
un espace vierge, loin de la cité "mère" : Bradford. Au milieu du
XVIIIe siècle, Bradford est le théâtre du commerce naissant de la laine peignée.
L’activité est encore artisanale jusqu'à l’avènement de la force motrice à
vapeur industrialisant le métier et drainant ainsi une population de plus
en plus importante.
Entre 1780 et 1850, celle-ci passe de 8.500 à 104.000, rendant les conditions
de vie misérable. Charles Dickens dépeindra de manière magistrale, cet univers
d’industriels exploitant, aux frontières de l’inhumanité, une population ouvrière
marginalisée. Bradford peut s’enorgueillir d’être alors la ville la plus polluée
d’Angleterre.
En 1824, Titus Salt rejoint son père dans son entreprise de fabrication de
laine. Il parvient à tisser de la laine d’alpaga du Pérou, le rendant riche
et célèbre. En 1848, il devient maire de Bradford et s’attèle à rendre les
conditions d’hygiène plus acceptables. La réticence des élus locaux l’obligera
à déplacer ses activités à quelques kilomètres de là, au nord-ouest. Les critères
incontournables sont réunis pour satisfaire aux besoins de son activité grandissante
mais également à l’exécution de son projet social : l’eau douce en abondance
de l’Aire pour laver la laine et le canal Leeds-Manchester pour assurer le
transport fluvial, transport qui sera également effectué par le rail et la
ligne "Midland Railway".
L’implantation du système usinier sera à égale distance des ports de Liverpool
à l’ouest et Hull à l’est. Toutes les activités seront effectuées sous le
même toit et, inhérent au projet, la présence de la nature, source de bien-être
pour les futurs habitants. L’emplacement déterminé, reste à sélectionner les
architectes du moment. Henry Lockwood et Richard Mawson seront
de l’aventure pour la conception du projet épaulé par un ingénieur hygiéniste
au fait des dernières normes en vigueur, William Fairbairn. La filature
sera érigée entre 1851 et 1853 selon les dernières innovations architecturales.
Dans la foulée, sortiront de terre 800 logements organisés selon des critères
stricts mais réfléchis. Un grand réfectoire verra également le jour ainsi
que des cuisines, des bains publics, des lavoirs, une maison de retraite,
un hôpital, un dispensaire, une école, et plusieurs lieux de culte. Le caractère
bucolique du projet sera préservé avec la présence d’un parc et de jardins
ouvriers.
Ce nouvel espace urbain et usinier portera le nom de son créateur associé
à celui de la rivière longeant la filature, Salt-Aire. En 1876 meurt Titus
Salt. Il laisse derrière lui, une entreprise performante à caractère humain
reconnue dans toute l’Angleterre et en l’Europe. Après la disparition du père
fondateur, l’entreprise est gérée par ses trois fils, mais les bénéfices chutent
et le dépôt de bilan survient en 1892. Des hommes d’affaires de Bradford rachètent
village et filature en 1883. James Robert restera à partir de 1899 l’unique
propriétaire des lieux pour céder à son tour sa place à un consortium en 1923.
En 1933, le village est vendu au Bradford Property, trust permettant ainsi
pour la première fois l’accès à la propriété pour les habitants. Après un
sursaut d’activité pendant la seconde guerre mondiale, l’entreprise décline
à nouveau pour finalement fermer en 1986
Source : Conseil International des Monuments et des Sites. Septembre 2001
| Présence d'un cours d'eau détourné sous la forme d'un canal longeant l'ancienne filature | |
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Le
village E est disposé en damier, de façon
à tirer le plus grand parti possible du terrain. Dans la première
phase, les rues étaient organisées selon une orientation nord-sud
comme le seront celles de Noisiel, celles de la seconde allant de
l’est à l’ouest. La quasi totalité des édifices publics et communautaires
s’élève le long de Victoria Road qui mène à la fabrique. L’hôpital H (1868) Il comptait à l’origine deux étages et neuf lits, mais il fut progressivement agrandi dans la première moitié du XXe siècle, et il compte aujourd’hui 47 lits. Sa façade asymétrique comporte onze baies, en style italianisant ordonné. La façade gauche, sur Saltaire Road, présente une baie centrale élaborée, au tympan orné de feuillage et des armoiries des Salt. Chapelle Méthodiste Weslyan M (1868), construite par Lockwood et Mawson et financée par souscription. Magasins d'angles K, constructions tardivement, en brique. Commissariat et sécurité L (1871) Habité par le Sergent Major reponsable de la sécurité et fonctionnaire de police. Du haut de la tour, les départs de feux étaient repérés bien avant que ceux-ci ne dévastent le village. Bains douches D, ouverts en 1863, de style italien avec colonnades et campanile en guise de cheminées. |
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L’institut B (1867-1871) C’est un bâtiment symétrique en T, avec deux étages et un sous-sol. Sur la façade avant, une baie centrale en saillie s’orne de tours carrées élaborées et d’un toit pyramidal. Devant le bâtiment, deux grands lions sculptés représentent la Guerre et la Paix. Il abritait à l’origine une salle de conférences pour 800 personnes, une salle plus petite pour 200, une bibliothèque, une salle de lecture, une salle de jeux, une salle de billard, une salle d’exercice, un gymnase, une armurerie, une cuisine et des salles de réunion. L’école A (1869) C’est un édifice d’un étage comptant trois pavillons à frontons reliés par une tour et une colonnade ouverte à trois baies. La partie centrale est dotée d’une section centrale en saillie, surplombée d’un clocher élaboré, orné de figures sculptées représentant un garçon, une fille et un globe terrestre. Elle a été conçue pour accueillir 750 enfants, avec séparation des garçons et des filles. |
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| Réseau ferré et sa gare G | |
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Salt’s
Mill [Filature de Salt] (1851-1853) La fabrique de Salt’s Mill est
un édifice imposant dans un superbe style italianisant. Elle donne
par-devant sur l’ancienne ligne Midland Railway et, par-derrière,
sur le canal Leeds-Liverpool, approximativement parallèle à la rivière
Aire. Toute la structure est en pierre, avec une charpente interne
de brique et de fonte, pour minimiser les risques d’incendie. New
Mill I (1871) Oeuvre de Lockwood et
Mawson, se dresse sur le site de l’ancienne fabrique Dixon Mill.
D’autres ajouts lui ont été apportés en 1871. Les matériaux de construction
sont similaires à ceux de Salt’s Mill, et le bâtiment se compose de
deux blocs de quatre étages, avec des blocs plus bas attachés au nord
et à l’est. Le plus grand bloc, parallèle au canal, est orienté au
sud et compte 28 x 4 baies de fenêtres à châssis industriel. |
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| Roberts Park J (1871) C’est un espace paysager de 6 hectares, avec un terrain de cricket, une promenade, un kiosque à musique, des salles de rafraîchissements et des installations pour la baignade et le bateau. | |
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L’église congrégationaliste C (1856-1859) Face au complexe industriel principal, c’est une structure élaborée de style italianisant. Elle comporte une nef sans allée et un portique semi-circulaire avec une tour ronde à l’est, supportée par des colonnes corinthiennes géantes ; au-dessus, huit colonnes soutiennent le dôme. L’intérieur possède des pilastres scagliola bleu sombre, un plafond à caissons richement décoré, et des bancs d’église en chêne pour 600 personnes.
Le réfectoire F (1854) Ce fut le premier
bâtiment achevé après la fabrique principale. Son rôle était de fournir
des repas bon marché aux ouvriers qui devaient voyager : 600 petits
déjeuners et 700 dîners par jour. Il servait également de salle d’école
et de salle de réunion et accueillait les services religieux jusqu’à
ce que des bâtiments dédiés soient érigés dans le village. |
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SALTAIRE DE TITUS SALT
NOISIEL
D'ÉMILE JUSTIN MENIER
Source : Images of England, Salt & Saltaire, Dr Gary Firth
