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ALICE AU PAYS DES MENIER L’image d’Yvonne-Joséphine-Marguerite Bouisset, immortalisée par son père Firmin pour la maison Menier, occupe une place singulière dans l’imaginaire collectif. Derrière cette figure d’enfant appliquée, écrivant « Chocolat Menier » sur un mur, se dessine une manière de voir l’enfance, la féminité naissante et la modernité publicitaire au tournant du XX? siècle. Face à elle, dans un tout autre registre, se tient Alice Liddell, dont l’amitié avec Charles Lutwidge Dodgson — Lewis Carroll — inspira l’héroïne d’Alice au pays des merveilles. Deux visages d’enfants, deux époques proches, deux imaginaires différents, que l’on peut tenter de rapprocher sur un plan symbolique plutôt qu’historique. Alice Liddell, née en 1852, a vu son image littéraire prendre une ampleur qui dépasse de loin la relation qui la liait à Carroll. L’ouvrage, publié en 1865, fut d’abord perçu comme un divertissement pour enfants avant de devenir un texte scruté pour ses dimensions psychologiques, ses jeux logiques et sa critique plus ou moins explicite de la société victorienne, souvent jugée rigide et encline à la codification des comportements. Cette lecture adulte déplace Alice vers un espace mental où se confondent désir de croissance, inquiétude face aux règles du monde adulte et exploration d’une logique qui échappe aux conventions. En miroir, la fillette Menier, apparue quelques décennies plus tard, offre une autre forme de transgression. Sa posture — dos tourné, geste vif, élan suspendu par un pied soulevé — évoque, elle aussi, le passage entre l’enfance docile et l’affirmation d’un sujet en devenir. Firmin Bouisset, formé dans le cadre académique de l’atelier d’Alexandre Cabanel, reste fidèle à une esthétique classique. Pourtant, la commande publicitaire transforme son trait en un véhicule d’idées nouvelles : l’enfance devient porteuse d’énergie, de curiosité, presque d’insolence contrôlée. Les Menier, attentifs aux évolutions des pratiques commerciales et aux influences venues de l’étranger, saisissent l’importance croissante de l’image psychologique dans la communication : l’enfant n’est plus simple motif, mais figure narrative. Ainsi, même si rien ne rattache historiquement Yvonne Bouisset à Alice Liddell, un parallèle d’ordre symbolique peut se dessiner : l’une explore un monde surréaliste qui met à l’épreuve les repères adultes ; l’autre franchit, par un geste anodin, la frontière entre ordre social et spontanéité enfantine. Dans les deux cas, l’image de la fillette devient un espace de projection où se cristallisent les tensions d’une époque : désir de modernité, questionnement sur l’autorité, fascination pour l’enfance comme territoire de liberté. Yvonne, comme Alice, semble ainsi engagée dans un mouvement de passage : l’une traverse un miroir, l’autre un mur. Toutes deux incarnent, chacune à sa manière, une enfance qui se détache de ses cadres pour entrer dans une forme d’autonomie symbolique. Saga Menier |

