John Bull l'éléphant
acrobate
Aujourd'hui,
dans le monde où l'on a le temps, les moyens et l'intention de s'amuser,
la mode paraît être au Cirque d'amateurs. C'est le "clou" auquel le succès
semble devoir s'accrocher.
Après Molier, Alberti et Menier, beaucoup d'autres sans doute. On trouvera
bientôt un hippodrome chez tous ceux qui auront assez de place pour le
loger. Jadis on faisait de la peinture ou de la sculpture aux moments
perdus. Perdu était généralement le mot. Adieu palettes, pinceaux et ébauchoirs.
La haute école a détrôné l'école des Beaux Arts. Le cheval, dressé en
liberté a renversé le chevalet.
Le son du mannequin a coulé dans l'arène. L'éléphant étale ses grâces
sur la table à modèle. Tout pour et par l'équitation. A nous les jeux
fortifiants du cirque! A nous Médrano, Boum-Boum, Gugusse, leurs cabrioles
désopilantes et leurs audacieux calembours, la fiente de l'esprit qui
se cavale, dirait M. Franconi, corrigeant un texte de Victor Hugo. Vivent
les clowns, les clowns for ever.
INVITATION

Villa
Albert Menier- Architecte Stephen Sauvestre
Le 28 février 1885, M. Albert Menier, un gentleman tout à fait dans le mouvement, et qui ferait chauffer le train plutôt que de le manquer, conviait ses amis à une grande représentation équestre et foraine au 53 boulevard Eugène à Neuilly, à l'affiche: le cirque Alberti.
Les cartes d'invitations portaient la mention : on dansera. Pas moyen de s'égarer en route. Tout le long du boulevard, des flèches de gaz remplissent l'office des cailloux blancs du petit Poucet, et conduisent, pour ainsi dire par la main, les heureux invités jusqu'à la porte du cirque.
LE CIRQUE MENIER
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A
: Hangar
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B
: Salle des machines
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C
: Salle des chaudières
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D
: Charbon
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E
: Hangar
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F
: Cirque
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G
: Hall
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H
: Boxes
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I
: Cours de la forge
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J
: Grande piscine
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K
: Cours des écuries
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L
: Écuries
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M
: Piscine
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N
; Remises
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Ce
cirque, situé au fond du jardin de la maison, donnant sur la rue de Chauveau,
est entouré de vastes écuries sans fin, des remises grandes comme des
casernes, avec les voitures alignées en longue file, et les chevaux tout
harnachés dans leurs stalles d'acajou.
Au contrôle, trois messieurs en habit, d'une sévérité excessive, paraphrasant
le vers de Marion Delorme : "On entre pas ici facilement" font montrer
patte blanche, c'est à dire carte rose, les invitations étant rigoureusement
personnelles.
Après le contrôle, un hall immense, une espèce de serre où l'air
du dehors pénètre par une toiture mobile, meublée de plantes
exotiques et ornée d'un buffet luxueusement et confortablement servi.
Nous descendons. Un hall immense, garni du haut en bas d'immenses tapisseries,
chefs-d'oeuvre des Gobelins et de Beauvais, représentant l'histoire de
Samson trahi par Dalila, accrochées aux murs dans une belle ordonnance,
font de cette salle des pas-perdus une sorte de musée. De hautes
affiches, illustrées de main d'artiste, indiquent aux arrivants
l'ordre et la marche de la soirée, avant, pendant et même
après le spectacle. C'est là qu'à l'issue de la représentation
et du bal dont elle est le prologue, M. Albert Ménier réunira,
dans un souper pantagruélique, ses joyeux invités. De cette
pièce, un large couloir conduit, à travers une double haie
d'arbustes, dans un cirque, non pas un cirque pour rire, mais un vrai
cirque....Un rideau se lève.
Nous voici sur la piste, au centre du cirque, entouré d'une légion de
jeunes gens, en costumes d'écuyers, avec le gilet blanc, le pantalon à
bande d'or et le frac noir à boutons de métal. Ici c'est un éblouissement.
Tout autour d'une piste aussi large que celle du Cirque d'Hiver court
une élégante galerie japonaise les murs sont peints par Joseph-Alfred
Ponsin et figurent de fantastiques bosquets, et sur la galerie, c'est
un frou-frou de soie, un fourmillement d'épaules blanches et nues, un
scintillement de diamants qui éblouit, fascine. Au rez-de-chaussée, une
quintuple rangée d'habits noirs; nous reconnaissons au hasard Henri Rochefort,
Jollivet, Bérardi, Blavet, Borda, Binder, Edmond Blanc, Carvajho, Dalloz,
Duchemin, Gervex, Haentjens, Lebey, Lebaudy, Morny, Ravaut.

Dépendances
et écuries - Architecte Stephen Sauvestre
LE PROGRAMME
Tout
d'abord un assaut d'armes. M. de Borda contre le capitaine Dérué, Alfonso
de Aldama contre Sohège, Prévost contre Rue. Les passes sont très applaudies
le dernier assaut surtout est d'une précision, d'une élégance qui font
battre les plus jolies mains. L'orchestre, dirigé par Deransart, prélude,
et Aladin, le cheval dressé en liberté par M. Albert Menier, est présenté
par son propriétaire. Un superbe alezan, qui obéit docilement, s'agenouille,
salue, danse, et qu'on applaudit à outrance.
Voici maintenant les clowns, fort amusants et très bien grimés MM. Penwick,
Verchave, Lhuillier, Roi quigny, Paulus. Un jeune homme, montant en haute
école, M. Calderon, parait en tenue de cirque, habit bleu, pantalon gris
perle. Le cirque de M. Franconi n'a pas de meilleur écuyer. Maintenant
nous citerons au hasard les deux ânesses fort drôles, présentées par M.
Laveissière; le cheval sauteur de M. Albert Menier, qui saute en liberté
plus de deux mètres; enfin la voltige aérienne de MM. Peuwick Verchave
et Lhuillier, auxquels on a fait une ovation.
Mais le grand succès de la soirée a été pour Mlle Esmeralda-Pierrot. Ne
trahissons pas l'incognito de la jolie femme qui a voilé son nom sous
ce double pseudonyme; Esmeralda nous présente d'abord une chèvre savante
la chèvre est bien gentille, elle obéit docilement, saute, s'agenouille,
se tient debout sur le dossier de la chaise, mais c'est surtout la jolie
femme qu'on regarde.
Elle est vraiment ravissante, éclairée par un rayon électrique, dans son
costume fait d'un fouillis de gaze pailletée d'or, et Victor Hugo n'a
jamais eu plus gracieuse résurrection de son héroïne. Pierrot nous montre
un éléphant qui va en vélocipède. Le pachyderme obéit docilement à sa
gracieuse dompteuse et répond au nom de "John Bull".
APRÈS LE CIRQUE
Enfin
le corps de ballet de l'Éden clôt la représentation par un joli
divertissement hongrois réglé par M. Albert Menier. Jamais cirque impérial
ou royal n'a donné plus amusante soirée à un parterre de souverains. Et
ce n'est pas fini! N. Albert Menier, après la représentation, a offert
un bal splendide à ses invités, puis un souper de six cents couverts servi
dans le hall.
Pour le bal et le souper est arrivé un bataillon des plus jolies artistes
de nos théâtres qui, retenues par les exigences de la scène, n'avaient
pu arriver pour la représentation équestre.
A trois heures du matin, nous sortons de cette fête féerique, les
yeux éblouis, de la musique plein les oreilles, et doutant que désormais
aucun sportsman ose s'offrir une semblable fantaisie.
Albert Menier
L'illustration : Février 1885, Le Matin : Mars 1885 , La vie parisienne / par Parisis 1886
L'USINE ÉLECTRIQUE
Une salle haute, largement éclairée à travers une face entièrement garnie d'un vitrail, toute revêtue de lambris de chêne; autour une galerie courante dominant les appareils conduisant aux tableaux qui couvrent le mur du fond et y forment un ensemble de points brillants d'un aspect très décoratif ; au milieu, les machines, aciers, cuivres et nickels polis.../.. La canalisation est faite avec des câbles isolés disposés dans des caniveaux de brique sur des crémaillères de bois goudronné. Les appareils forment tout le système éclairant de la propreté de M Albert Menier
[B]
La salle des machines
