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Le
rôle de la presse en 1900
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Les
grèves de 1936 ou la mort annoncée du Paternalisme
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Le
Paternalisme à Noisiel
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Rapport
de la direction de l'usine de Noisiel de 1936
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Compte
rendu de l'AG de la Chambre Syndicale des Industriels du chocolat
de 1936
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Effectif
usinier et syndiqués, source
: Edouard Paulme
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Le rôle de la presse en 1900
Appréhender
le rôle de la presse dans l'affirmation du mouvement ouvrier noiselien
est chose aisée, le Briard, tribune privilégiée de
la parole ouvrière, apparaît sans conteste comme le plus fidèle
appui du syndicat de Noisiel.
"A la direction du journal le Briard à Provins :
Le personnel syndiqué de la chocolaterie de Noisiel réuni
en A.G. le 28 janvier 1906 envoie, à l'occasion du renouvellement
de l'année au journal le Briard, l'expression de sa gratitude et
de sa vive reconnaissance pour la campagne qu'il a mené en faveur
des ouvriers de la dite chocolaterie au point de vue de leur émancipation
sociale et pour la part qu'il prend a défendre les intérêts
des travailleurs par l'action syndicale, seul moyen capable d'amener l'amélioration
de leur sort et le respect des libertés ouvrières".
Le secrétaire Émile Jannet

Il n'en va pas de même pour la "Croix de seine et marne", qui procède à un minutieux travail de sape, fustigeant les fricotages entre le syndicat de Noisiel, la libre pensée et le Briard.
"Du peuple les Meniers veulent se faire un marche pied pour arriver
à dépopulariser, à dévaloriser, à déposséder
les propriétaires. Les ouvriers, ils s'en servent comme d'un boulet
de canon qu'ils lancent dans les jambes des patrons, sans s'occuper du résultat
souvent aussi désastreux pour les ouvriers que pour les patrons.
Voilà le plus beau résultat de l'oeuvre de la libre pensée
autour de l'usine de Noisiel.
Le Briard sert de bélier à la libre pensée qui est
en train de tout démolir".

La presse et le mouvement ouvrier
Si
de 1891 à 1902 la presse Seine et Marnaise s'est essentiellement
repue de polémiques surgissant immanquablement à chaque période
d'élections nationales ou locales, servant de support à une
propagande anti ou pro Menier. A partir des années 1903, date de
la première tentative de création syndicale à Noisiel,
une croissance de la parole ouvrière par voie de lettres anonymes
prend forme.
Celle-ci ne s'exprime non pas à la veille d'une quelconque échéance
électorale mais de manière quotidienne, recentrant par la
même le débat autour de l'expérience Menier au coeur
de l'usine.
La critique ouvrière est novatrice, elle dénonce les conditions
d'existence au sein du complexe usine-cité.
Émaillée de conflits et ruptures, la naissance du syndicat
de Noisiel est intimement liée à la figure militante d'Émile
Jannet
Une parole ouvrière qui s'affirme
Pas
moins de 59 lettres émanant d'ouvrier en service à la chocolaterie,
auxquelles viennent s'ajouter une vingtaine de lettres anonymes dont il
délicat d'affirmer, faute de preuve, qu'elles soient l'oeuvre d'ouvriers
noiseliens.
Cette correspondance présente dans le journal socialiste le Briard,
accompagne la création du syndicat de la chocolaterie de Noisiel
en 1904 et s'achèvera à la veille de la première guerre
mondiale.
Ce courrier est d'une grande importance, car il suscite une parole, qui
mêle, dans un bel unisson revendicatif, militants syndicaux, simples
ouvriers hors de toute structure représentative et même, ouvrières
dont la correspondance est trop rare.
L'espace usinier
Pénétrant au coeur de l'entreprise c'est-à-dire dans les ateliers, le lecteur découvre une prose ouvrière du début du siècle, brute et sans intermédiaire autre qu'un support que le Briard génère à lui seul.
" Au troisième pliage, il n'y a pas même de tuyaux
chauffeurs pour les femmes qui travaillent.
J'admets qu'il se trouve des poêles mais le plus souvent, ils sont
sans feu.
Au sujet des ouvrières, le chef du personnel dit :
"Si elles ont froid, qu'elles foutent le camp ! Est-ce vrai ?
Il y a un endroit ou l'on tire des sacs de cacao pour approvisionner le
brûloir. Cet endroit est ouvert à tous les vents. Ne pourrait-on
pas mettre une porte va et vient pour passer le wagonnet au lieu de laisser
l'homme tireur de sac geler là pendant 11 heures ?"
Que le journal retranscrive l'intégralité ou un résumé de la lettre, il se garde bien de livrer à la publicité le nom et l'adresse de l'auteur. Condition sine qua non pour être publié, la rédaction du Briard averti :
" Nous avons reçu de Noisiel une lettre signée : une syndiquée de l'usine de Noisiel sans autre désignation. Cela ne suffit pas. Nous vous rappelons à ce propos que nous ne pouvons insérer que les lettres indiquant le nom et l'adresse de l'expéditeur dont nous ne donnons que la signature qu'il veut bien nous indiquer."
Le
choix de l'anonymat, souvent exprimé, démontre clairement
l'emprise réelle ou supposée d'un pouvoir patronal déniant
toute expression démocratique d'une parole ouvrière revendicatrice.
Brisant l'isolement de l'ouvrier confiné dans un atelier où
toute expression verbale de son mécontentement lui est impossible
; le Briard, parallèlement à la création d'une organisation
syndicale, offre au travailleur de Noisiel une tribune du haut de laquelle
il peut exposer publiquement les réalités d'une tâche
quotidienne.
Principal grief retenu par les auteurs de ces lettres, l'usure au travail
provoquée pour l'essentiel par la répétition des tâches
effectuées à l'aide de machines défectueuses et obsolètes.
L'hygiène médiocre et la chaleur constante qui peut atteindre
38° contribuent à l'épuisement quotidien.

Tribune des rancoeurs ouvrières, le Briard donne la parole à des ouvriers soucieux de présenter publiquement leur vie quotidienne au sein de leur propre atelier. Les revendications précises y sont absentes. Au contraire, d'autres ouvriers mettent un point d'honneur à dénoncer une politique salariale qui les abaissent au rang d'exploités.
En 1904, les salaires sont la deuxième préoccupation des ouvriers de Noisiel. Une série de lettres ouvrières publiée le 12 octobre 1904 par le Briard, exprime, juste quelques semaines après la création du syndicat de la chocolaterie le mécontentement qui règne chez les ouvriers à propos de la question des salaires.
Assemblage de données éparses, ces témoignages sur
les conditions salariales des ouvriers se prêtent difficilement à
des conclusions générales. Nous livrant au coup par coup des
informations chiffrées sur la différence de salaire entre
les ouvrières et les ouvriers, révélateur d'une communication
des plus réduites entre tel ou tel espace de travail.
Ne s'arrêtant pas à une simple accumulation de griefs, le courrier
ouvrier apporte parfois quelques éléments de solutions. C'
est "un admirateur du syndicat" qui, en 1907, à l'idée
d'une :
"création d'une commission de travail élue
par les ouvriers, qui serait chargée de recueillir les réclamations
des ouvriers et de les soumettre toutes les semaines directement au patron
sans passer par les rapports plus ou moins mensongers des trop zélés
directeurs"
Le Paternalisme
Le
paternaliste du milieu du XIXème était à rapprocher de l’esprit religieux
de la classe dirigeante. Le chef d’entreprise se considèrait comme un patron,
terme au caractère biblique signifiant « Pater familias ». L’entrepreneur
est alors un père qui se pose en protecteur et supérieur vis-à-vis de ses
salariés.
Un lien personnel est alors établi entre l’employé et l’employeur, ce dernier
se devant d’assurer la protection matérielle et morale sur l’ensemble de
son personnel. Mais cette mainmise ne s’arrêtait pas aux portes des ateliers
ou des bureaux. La cité toute entière était sous la protection des Menier.
Femmes et enfants étaient assujettis à la morale sociale et politique largement
diffusée par Gaston et Henri.
Cette mise sous tutelle dégageait le père biologique et le mari de leur
autorité naturelle. Les chargés d’âmes avaient pour mission, dans la cité,
de veiller à la bonne moralité des habitants. Police, santé et éducation
finissaient d’obérer la population de Noisiel sous une tyrannie bienveillante.
Il est à noter qu’Emile Justin, de par son anticléricalisme et son engouement
pour les sciences sociales et techniques, œuvrait pour une certaine forme
d’émancipation que ses fils n’auront pas le désir de poursuivre. L’aspect
économique du contrat de travail, qui liait l’employé à son employeur, ne
reflétait alors qu’une solution déséquilibrée, le payeur étant supérieur
au payé, celui qui donne devenant un bienfaiteur et celui qui reçoit ayant
le sentiment de faire l’aumône.
Ce style de patronage pouvait s’adapter, avant la révolution industrielle,
entre un artisan et ses commis, entre un agriculteur et son personnel. En
milieu restreint, la chose était entendue et les bonnes intentions de la
part du patron pouvaient rendre acceptable ce fonctionnement patriarcal.
Mais au-delà d’une poignée de salariés, l’affaire devenait plus difficile
à reproduire. Pour garder contact auprès de la population de Noisiel et
a fortiori de son établissement, les Menier se devaient de posséder des
fiches individuelles sur chacun, ou étaient mentionnées diverses informations
dépassant largement le cadre professionnel.
Pour établir ces fiches, les cadres de l’entreprise, mais également le corps
médical, étaient sollicités. Toute forme d’autorité dans la cité ou dans
l’usine apportait son lot d’informations susceptibles de renseigner les
dirigeants sur les agissements de la population de Noisiel, mélangeant ainsi
affaires privées et salariales. En 1908, la politique sociale des grands
industriels reflètait ce qui était d’usage à Noisiel.
Au cours d’un banquet regroupant les dirigeants et le ministre de l’industrie
et du commerce, Mr Cruppi déclara : "Le patron, loyal débiteur
qui reconnaît devoir à l’ouvrier plus que son salaire, n’agit pas seulement
en bon républicain, il agit en homme intelligent". Fleurissaient
alors, maisons ouvrières, économats, bibliothèques, écoles, etc.
Mais pour Yves Guyot, plume d'Émile Justin Menier pour un grand nombre d'ouvrages,
cet excès de philanthropie ne peut que nuire à une entreprise industrielle
ou commerciale, cette manière de faire était incompatible avec le
caractère économique d'un contrat de travail, selon ses propos, "Il
faudrait simplifier les rapports et faire des contrats dont l'objet est
aussi nettement déterminé que possible, par conséquent restreint".
Noyé dans un catalogue d'avantages la valeur même du travail perd toute
signification.
Le rejet du paternalisme
Révélateur d'une colère plus profonde, le rejet global du système Menier, véritable générateur d'un "servage moral". Édifiés sur la place communale entre 1884 et 1885, les "réfectoires spéciaux", lieu d'un fort contrôle social, catalyse en ce début de siècle les rancoeurs ouvrières.
"...Le
coup du réfectoire où l'on sert une cuisine faite à
la graisse et qui n'est pas des plus ragoûtantes, le soir on mélange
le restant de tous les plats et alors c'est vraiment une ratatouille. Quant
au vin, il n'est pas bon car Menier, au lieu de l'acheter au lieu de production,
l'achète à ses agents électoraux.
Toutes les institutions Menier ne sont que de la poudre jetée aux
yeux des gogos et des économistes".
Le rejet des institutions Menier marque l'expression du refus d'un embrigadement patronal, dans le contexte d'une évolution des pratiques industrielles nationales. L'usine bienfaitrice n'est plus prisée et l'on récuse l'emprise matérielle que celle-ci engendre. Coercition et servage moral sont dans la correspondance précédemment étudiée, les conséquences les plus critiquées du paternalisme.
Le syndicalisme à Noisiel
Les
stratégies individuelles d'ouvriers, exprimant leur doléances
par voie de lettre, naissent parallèlement à la mise en place
d'une structure collective : le syndicat de Noisiel qui est, outre l'espace
d'une contestation de l'oppression patronale, le lieu de l'avènement
d'une identité ouvrière, dont les prémices furent diffusés
par voie de presse dès 1895 (date de la première lettre anonyme
émanant d'un ouvrier de la chocolaterie).
Suivies au jour le jour par les correspondants du journal le Briard, la
naissance et les premières années du syndicat de Noisiel,
constitué définitivement en 1904, suscitent une inflation
de discours :
comptes-rendus d'assemblées Générales, réunions,
articles de fond des journalistes locaux, chroniques. Genèse, structure,
revendications et moyens d'actions sont les principaux centres d'intérêts
du journal socialiste provinois et engendrent une réflexion sur le
rôle de la femme au combat syndical
Naissance en deux temps, conflits internes et créations de structures
annexes, tel l'Union des Travailleurs de Champs, marquent le temps fort
d'une difficile genèse syndicale et montrent, en même temps
qu'une capacité de résistance de la population ouvrière,
une réticence à se structurer que le nombre fluctuant d'adhérents
révèle.
Minutieusement suivi par le Briard, chaque étape de la naissance
du mouvement syndical de Noisiel est présent au sein de ses colonnes.
Après un échec en août 1903, "le syndicat du personnel
sans distinction de sexes ni spécialités professionnelles
de la chocolaterie de Noisiel" affilié à la C.G.T. est
constitué le 31 juillet 1904 à Champs sur Marne
Texte de Laure Naimski sept 1992, Maîtrise d'histoire
Les grèves de 1936 ou la mort annoncée du Paternalisme
L’année
1936 est marquée par la défiance de la chambre syndicale patronale envers
un syndicalisme ouvrier qui ne cesse de s’affirmer, de se structurer, pour
peser sur une classe ouvrière de plus en plus hostile à la pensée unique
délivrée par un paternalisme ancré dans le XIX siècle.
Cette affirmation de soi en tant que force unie et agissante de la part
des « chocolats », comme on les appelait à Noisiel, a pris racine dans les
années 1898 mais à cette époque de manière anonyme, le plus
souvent véhiculée par la presse régionale.
Le conflit de juin 1936 est vécu comme une déchéance, une injustice pour
l’ensemble des dirigeants des entreprises chocolatières et plus particulièrement
en Seine et Marne. Leur autorité est mise à mal, les décisions finales concernant
les revendications salariales sont toutes satisfaites après négociation
et arbitrage de Matignon.
Front Populaire et classe dirigeante ne font pas bon ménage, ces derniers
accusant les premiers de complots de tous genres. Matignon aura pourtant
l’occasion au cours du second conflit qui démarre en octobre de la même
année de corriger cette désagréable impression.
De nouvelles revendications salariales entraînent désordres et confusion,
les esprits s’échauffent dans les ateliers, les dégradations se multiplient
entraînant la radicalisation du conflit, les forces de l’ordre interviennent
dans l’enceinte de l’entreprise GOURMET pour faire évacuer les grévistes
le 7 octobre. Cette intervention gouvernementale faisait suite aux négociations
entamées courant septembre et dont l’issue devenait incertaine, les syndicats
patronaux et ouvriers se rejetant mutuellement la rupture. La situation
explosive et exceptionnelle de 1936 à Noisiel fut alimentée par des crises
successives peu nombreuses, il est vrai, mais virulantes et représentatives
d’une évolution de la mentalité ouvrière de Noisiel.
En 1919, les négociations sur le travail de nuit, l’application immédiate
de la durée hebdomadaire à 8 heures, les augmentations salariales et la
reconnaissance du droit syndical ébranlent fortement la chambre patronale
des chocolatiers, ces derniers craignant une baisse de la production annuelle.
La cité de Noisiel est également, dès le début des années 30, la vitrine
pâlissante d’une utopie patronale. Les premières stigmates sont visibles
sur le parc immobilier vieillissant et la voirie se dégrade. Cette paupérisation
est consécutive au désinvestissement progressif des Menier dans les œuvres
sociales. Contribution devenue incohérente au regard de la législation en
vigueur sur l'ensemble du territoire national.
Le désintéressement symbolique se vérifie également par l’abandon de la
visite de la cité proposé par la direction depuis 1867 au travers un circuit
touristique industriel qui menait le visiteur de la gare d’Emerainville
à la chocolaterie en passant par la Ferme du Buisson et la cité ouvrière.
Bien loin également l'année 1876, date à laquelle Menier
invite les représentants du premier congrès ouvrier de Paris
à visiter la cité. L'un d'entre eux témoignera de son
passage à Noisiel par ces mots:
" Ils ont acquis la certitude que leur cause comptait dans l'assemblée législative un homme qui saurait, à la fois défendre les règles de la justice en votant, comme il l'a fait précédemment, l'amnistie et la cessation des poursuites et la réforme de l'impôt qui pèse toujours plus sur celui qui n'a rien que sur celui qui possède."
Cette désaffection patronale est sans doute consécutive à la grève de 1926,
interne celle-ci, qui provoqua un déchirement entre les Menier et la gente
ouvrière. Une révolte contre le "père" bien plus traumatisante
que dans les entreprises classiques où la population ouvrière reste
exogène au système usinier.
L’esprit des Menier s’étiole au fil des générations. La mort de Gaston,
en 1934, précédée par celle de son fils Georges quelques mois plus tôt,
sonne le glas d’un modèle de société patriarcale impuissant devant l’évolution
étonnamment rapide des techniques et des produits dont la diversité grandissante
répond davantage aux attentes des consommateurs devenus exigeants.
Propulsé aux commandes d’un vaisseau sans moteur, Jacques Menier accompagné
de ses deux neveux, Antoine et Hubert, peine à projeter la société Menier
dans un monde en profonde mutation. Les premiers licenciements [150] précipitent
la fin d’une aventure autarcique mise à mal par des militants communistes
actifs et le désaveu des Radicaux socialistes concernant la gestion sociale
des Menier. Pour noircir le tableau, parmi les meneurs licenciés, l’un d’entre
eux mettra fin à ces jours. Ces événements auront sans doute pesé dans l’attitude
des grévistes de 1936.
Cette funeste chronologie des évènements ne pouvait qu’entériner
la disparition du paternalisme de Noisiel, que l’on peut fixer en 1954.
Nouvelle équipe dirigeante et objectifs clairement définis : réorganisation
des ateliers, gains de productivité accrus consécutifs à une
nouvelle approche scientifique des cadences de travail. Suppression du transport
fluvial, passation du réseau ferré dans le domaine public ainsi que les
fournitures scolaires.
La perte d’influence des Menier se fait de plus en plus sentir, le triumvirat
mis en place depuis 1948 avec la création d’une SARL et le partage du capital
sur les trois têtes, Jacques, Antoine et Hubert, ne fait qu’estomper la
mémoire du "père" tout puissant au profit de celle "d’actionnaires
fantômes".
Cette profonde mutation aura pour effet de faire naître une nouvelle culture
d’entreprise "Managériale" basée sur la productivité, la responsabilisation
et la reconnaissance d’une classe ouvrière aidée, il est vrai, par un parti
communiste à l’apogée de son influence au niveau national.
1954 est l’année où commencent les licenciements collectifs en vagues
successives jusqu’en 1960. Entre temps, Antoine Menier en 1959 quitte son
poste de Maire de Noisiel au profit du Maire communiste, Louis Guibert.
Le déficit de la maison Menier est alors, selon certaines sources, de 300
millions de Francs.
"Ces élections marquent un tournant décisif dans l’histoire de notre commune. Dorénavant, Noisiel est libérée définitivement des forces du passé qui l’ont maintenue dans l’immobilisme et la stagnation. Maintenant, tous ensemble, nous saurons faire prévaloir le progrès social si nécessaire à notre cité. Notre but a toujours été jusqu'à présent de faire de Noisiel un pays comme les autres mais bientôt il faudra en faire un pays mieux que les autres."
Alain Lateb : source Dynastie patronale et ville usine, Richard Michel 1988

Ouvriers
en grève
Rapport
de la direction de l'usine de Noisiel
du 10 octobre 1936, au Préfet de Seine et Marne
L’usine de Noisiel a été occupée le 4 juin et le travail a eu lieu le 12 suivant. Le 8 juin, notification a été faite aux délégués ouvriers de l’acceptation de l’accord intervenu dans la nuit du 7 au 8 juin sous l’arbitrage du Gouvernement, entre les représentants de la C.G.T et ceux du Patronat. En ce qui concerne les salaires, la majoration accordée était de 12% pour l’ensemble des ouvriers et ouvrières, taux maximum moyen prévu et pour les apprentis elle ne devait pas être inférieure à 15%, taux maximum fixé par accord.
Une entente avait été réalisée pour que soient mis sur le même pied les ouvriers logés et ceux non logés. Aux termes de l’accord, arbitré par le Gouvernement, le travail devait reprendre immédiatement. Le 9 juin, à la remarque faite que l’usine devait reprendre son activité, les délégués ne respectant pas ledit accord ont répondu qu’ils réclamaient une augmentation de salaire supplémentaire.
Ce même jour, diverses réclamations ont été passées en revue et l’accord complet, sauf les taux de salaires, a été constaté en un rapport signé par les deux parties. Les délégués ont annoncés que la question des salaires devait le soir même être discutée entre la C.G.T et la Chambre Syndicale des Chocolatiers. C’est le 10 juin à 23 heures, sous la présidence de M.MOCH, Secrétaire Général de la Présidence du Conseil, qu’est intervenu l’accord. Le 11 juin, l’accord est notifié au personnel de l’usine avec des réserves concernant le caractère provisoire de ce dernier.
Il a été précisé qu’un contrat collectif réglerait la situation. Le 17 juin, M. Jacques Menier a été reçu par M. EVRARD, Chef de Cabinet de M. DORMOY, à qui une note a été remise, dans laquelle il était indiqué que pour la première paye à effectuer il convenait de ne servir qu’un acompte, afin d’éviter un nouveau conflit. Le 18 juin, réception par M. DORMOY. Une note résumait l’entretien. Le 19 juin, le Chef de Cabinet de M.DORMY téléphonait que son ministre estimait que pour revenir sur l’arbitrage du 10 juin, il convenait que la Chambre Syndicale des Chocolatiers et le Syndicat des Confiseurs demande à la C.G.T la révision parce qu’ils étaient saisis de réclamations de la part de la Société MENIER et de la Chocolaterie JAQUIN à Melun.
Maintes communications téléphoniques de la part de la Chambre Syndicale et de la société MENIER à M. SAVOY, Secrétaire Général de la Fédération Nationale des Travailleurs de l’Alimentation, rue Lafayette sont restées sans résultats. Lors d’une visite à Noisiel, le 8 juillet, M.SEQUEVAL, délégué de la C.G.T a déclaré que la Maison MENIER avait envoyé un petit papier, classé dans un tiroir, mais que la connaissant [il avait été employé pendant 3 mois en 1930 à Noisiel] « il la tenait à l’œil ».
Il a fallu temporiser en attendant le contrat collectif, et dans le but d’apaisement, surseoir au règlement des loyers sur les bases cependant acceptées, le journal communiste de la région ayant conseillé aux ouvriers de s’adresser à la Justice pour réclamer l’application de la loi sur les loyers. Bien que profitant d’avantages et travaillant dans des conditions moins onéreuses qu’à Paris, les prix de base sont depuis le 12 juin ceux de la capitale : 5,32 pour les hommes et 4,30 pour les femmes.
Le caractère provisoire de l’accord a été confirmé par le mode de paye adopté depuis. Les salaires ont été payés au moyen de deux enveloppes : l’une renfermant le décompte des heures au prix ancien et l’autre, la différence entre le prix provisoire et l’ancien. Un appel au calme a été affiché le 20 juillet, lors de l’élection des délégués. L’effervescence n’a cessé de régner à l’usine, l’autorité fut méconnue, les délégués ouvrier sortant de leurs attributions à tout propos et le rendement de certains ateliers étant nettement inférieur.
Les clauses générales d’un contrat collectif ont été élaborées entre les représentants de la C.G.T et la Chambre Syndicale des Chocolatiers et le Syndicat des Confiseurs de France. Il est soumis au ministre du travail, prié de le rendre applicable à tout le territoire. Reste en litige la fixation des salaires aux soins des Chambres Syndicales Régionales. Pour Noisiel, la Société MENIER fait partie de Chambre Syndicale des Industries de Chocolaterie et de Confiserie de la Région du Nord-est, qui comprend les départements des Ardennes, de la Marne, de l’Aube, de la Haute Marne et de la Seine et Marne.
C’est à l’occasion de la discussion des salaires, par la Chambre Régionale de Paris présidée par M. de VARREUX que les pour-parlés ont été suspendus et qu’un nouvel arrêt de travail, constituant une rupture des accords antérieurs, suivi d’une nouvelle occupation, a été décidé par les délégués ouvriers. L’usine de Noisiel est occupée depuis le 22 septembre. L’inspecteur du Travail, qui dirigeait la discussion, a constaté que cette rupture était le fait des délégués cégétistes, qui se sont opposés à ce que la discussion se poursuive en collaboration avec les délégués d’un autre syndicat ouvrier.
Il apparaît que la cause véritable du conflit est l’intransigeance des délégués ouvriers se refusant, avant même de la discussion ne s’engage à fond, a reconnaître que le salaire du manœuvre dans la chocolaterie à Paris, n’a aucune raison de dépasser la somme de 5 francs que touche un manœuvre dans les industries similaires et même la métallurgie et la mécanique, salaire entériné d’accord avec la C.G.T par des contrats collectifs déjà conclus. Le 24 septembre, une nouvelle lettre a été adressée à la Présidence du Conseil, signalant à nouveau les anomalies auxquelles se heurte l’établissement du contrat collectif. Un constat d’occupation a été adressé par Maître GIBERT, huissier à Lagny, qui a, sans résultat, fait les sommations légales.
Les délégués n’ont fait demander d’explications sur une note affichée le 24 septembre, que le 6 octobre à 17 heures, par téléphone [8 jours après]. Le 24 septembre elle avait été dédaignée. Il leur a été fait dire qu’il n’y aurait discussion qu’après l’évacuation. Le même jour, ils avaient par affiche, rappelé aux ouvriers que les chefs non syndiqués n’ont pas d’autorité pour faire exécuter les réparations indispensables aux services principaux, que c’est affaire du bureau syndical.
Des portes ont été fermées au moyen de vis à métaux. Le recouvrement des frais de consommation d’eau, d’électricité, etc. depuis l’occupation, ainsi que les déprédations, vols, etc. sera poursuivi. Le moral des occupants est soutenu par diverses manifestations, votes pour le renvoi du Directeur Général, de contremaîtres et contremaîtresses, chansons, danses, visites en cars aux camarades de diverses usines à Paris et sa banlieue, nomination d’un conseil des ministres, discours nombreux.
M. FOUCHARD, député, et diverses agents de la C.G.T auraient conseille le calme. La société a été appelée en conciliation à la Justice de Paix de Lagny, le 9 octobre, pour le règlement des congés payés. Il est réclamé 48 heures par semaine alors qu’il a été payé 40 heures par semaine avec engagement d’appliquer la jurisprudence qui ne saurait tarder à être fixée. Pour son usine de Clichy, il existe un jugement rejetant la prétention des 48 heures, le règlement ayant été effectué sur la base de 41 heures.
La situation en est là.........
La deuxième grève entamée le 22 octobre, prendra fin le 19 du même mois.
Source : Archives Départementales M4912
Compte
rendu de l'assemblée générale
de la Chambre Syndicale des Industriels Chocolatiers
du 15 juin 1936
La séance est ouverte à 14h 30 sous la présidence de M. Ad. Poulain-Magniez. Président de la Chambre Syndicale des Chocolatiers de France et de M. Ch. Dufresne, Président du Syndicat (les Confiseurs Français.
" Nos deux industries déjà si proches l'une de l'autre viennent de se trouver assemblée dans le malheur. Elles ont, tout particulièrement dans la région parisienne, vécu des heures tragiques et se Sont unies spontanément pour assurer la défense de leurs intérêts. Il a donc semblé à mon excellent et très cher ami Dufresne et à moi-même qu'une assemblée générale commune était tout indiquée pour donner un compte rendu des tristes journées que nous avons vécues et examiner ensemble les conséquences immédiates et les mesures à prendre.
Il nous a semblé aussi que ce rapprochement des membres de nos deux corporations pouvait constituer les prémices d'une D’une union étroite et d'une entente solide pour envisager et préparer dans la concorde la défense de nos intérêts généraux et être prêts, cette fois, à résister aussi efficacement que possible aux divers assauts que, sans être pessimiste, il faut admettre comme possibles et probables dans un avenir prochain. Si les mouvements violents qui viennent de nous secouer d'une façon si redoutable peuvent avoir pour effet de nous faire saisir enfin ce que, dans un égoïsme coupable, nous avons refusé de comprendre, si désormais, des yeux volontairement fermés consentent à s'ouvrir, si certains sourds veulent bien entendre, je penserai que les pénibles événements dont à souffert la capitale et dont souffre actuellement la province auront constitué une rude leçon qui, pour être trop sévère, nous aura donné au moins la notion bienfaisante de notre devoir.
Ce que M. Jouhaux a appelé modestement un succès est à vrai dire une victoire ouvrière, la plus grande de celles que les annales du syndicalisme n’aient jamais enregistrées. Cette victoire éclatante a été remportée contre qui et quoi ? Contre le droit de propriété proclamé inviolable et sacré par la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. En effet, l'occupation des usines constitue une violation, formelle de ce droit contre la légalité et l'ordre social, car la loi protège encor, en principe, la propriété et le succès ouvrier a été acquis par la méthode d'action directe, par un coup de force en dehors du Parlement et du Gouvernement.
Qui a provoqué ce coup de force sinon ce "ministère des masses", ministère mystérieux dont on ne connaît pas la composition exacte. C'est lui qui a préparé et conduit l'immense soulèvement ouvrier. Le Ministère légal en exercice, lui, n'a rien fait pour faire respecter la légalité et son successeur n'a rien fait de plus que d'intervenir après coup pour régulariser en quelque sorte l'illégalité. C'est lui qui, sous le couvert d'une sorte d'arbitrage, a prêté son bienveillant appui aux dirigeants des syndicats ouvriers les aidant dans les accords avec le patronat à obtenir, non pas le réajustement raisonnable de salaires anormalement bas, mais l'établissement de salaires anormalement élevés. Et ce qu'il y a de plus ahurissant, c'est que beaucoup de braves gens ne se rendent pas encore compte qu'une véritable révolution vient de balayer nos droits les plus sacrés et de faire sombrer nos institutions dont il reste le cadre, mais un cadre vide, c'est-à-dire un Parlement qui n'est plus appelé à réaliser des réformes, mais simplement à les ratifier et un Gouvernement qui ne commande plus, mais qui obéit.
Nous aussi nous avons obéi. Nous avons contresigné notre défaite et nous l'avons fait le couteau sous la gorge, certains diront peut-être que nous n'avons pas agi pour le mieux, mais surpris, désemparés, sans aucune cohésion, nous avons simplement suivi ceux qui, dans le but d'éviter des désordres peut-être redoutables, ont libéré leur conscience en déclarant qu'ils laissaient au Gouvernement la responsabilité de ce qui arriverait et qui ont pris la tête du mouvement pour capituler. Croyez-vous que si le patronat tout entier, uni comme les ouvriers en un bloc solide et discipliné s'était organisé depuis longtemps, il n'aurait pu éventuellement enregistrer un succès?
En tout cas s’il n'avait pu triompher, sa défaite aurait été moins profonde et moins cruelle. Mieux encore, si dans une organisation sévèrement dirigée, il avait su rassembler l'industrie française, lui imposer l'accomplissement de son devoir social, il y a longtemps que la classe ouvrière dotée non seulement de tous ces avantages que nous nous sommes laissé arraché de force mais dotée de bien d'autres encore, la classe ouvrière, dis-je, serait à l'abri de toutes revendications.Elle jouirait de plus de bienfaits que nous aurions pu dispenser plus largement tout en grevant notre budget de charges infiniment moins lourdes.
Mais pourquoi rêver d'un tel idéal de concorde et de discipline alors que dans le cadre restreint de nos industries, nous sommes encore incapables de comprendre (en dehors des périodes catastrophiques bien entendu) le bienfait de la solidarité. Si demain l’horizon s'éclaircit un peu, et que le calme revienne, allons-nous à nouveau nous isoler dans une farouche indépendance et continuer de nous faire mutuellement une guerre stupide et une concurrence ruineuse? Faut-il craindre que dans la sérénité et la béatitude, si tant est qu'on les retrouve, nous perdions le bénéfice du rapprochement qui nous uni t aujourd'hui ?
J'ai le grand espoir qu’il n'en sera pas ainsi et je vous conjure, mes chers Confrères, de demeurer étroitement unis autour de ceux dont la seule préoccupation est, je vous en donne l'assurance, la prospérité de nos corporations. Ils se proposent d'étudier dans un court délai les moyens d'affermir et de consolider notre cohésion, mais il faudra, pour y réussir, qu’ils puissent compter sur l'appui complet, et désintéressé de chacun. Vous ne faillirez pas à ce devoir- dont dépend l'existence de tous. (Applaudissements.)
