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L'ordre
de mobilisation d'Alexis Carrel l'affecte à l'Hôtel-Dieu de Lyon,
grand centre des blessés du front de l'Est. Les combattants arrivent,
gravement infectés pour la plupart. Les recherches qu'il effectue
le conduisent à une conclusion : l'infection des plaies constitue
un problème grave. Pour le résoudre, il faut agir immédiatement,
donc, installer un hôpital tout près du front. Il obtient de la
part du gouvernement français que soit créée une ambulance proche
du front. A Compiègne, « Le Rond Royal », hôtel de luxe est réquisitionné.
A partir de 1915 l'ambulance s'installe peu à peu, et constitue
en quelques mois l'hôpital complémentaire n' 21. Médecins, chimistes,
biologistes, bactériologistess, radiologues secondent Alexis Carrel.
Il s'entoure également d'une équipe d'infirmières (dont Anne son
épouse) d'un dévouement sans borne, toutes issues de La Source,
école suisse-romande d'infirmières de la Croix-Rouge. Cent blessés
venant directement du front sont constamment hospitalisés.
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Noël 1914
dans le hall de l'hopital.
A droite, le buste de Claire Menier, mère de Gaston, Henri,
Albert.
(Collection Saga Menier)

L'équipe
médicale de l'hopital Claire Menier.
(Collection Saga Menier)
Dans
l'urgence des soins à prodiguer, un seul mot d'ordre : désinfecter
les plaies le plus rapidement et le plus complètement possible,
dans le but de voir disparaître le tétanos, la gangrène gazeuse,
maladies trop fréquentes qui entraînent au mieux l'amputation, quand
ce n'est pas l'issue fatale. Drainages, irrigations, solutions d'hypochlorite
de soude, autant de procédés inventés de substances mises au point
par toute l'équipe médicale pour lutter plus efficacement contre
l'infection des tissus voisins des plaies et de l'organisme tout
entier. En 1916, la méthode Carrel est reconnue comme la plus importante
contribution à la technique chirurgicale antiseptique depuis le
début de la guerre. Le printemps 1918 voit s'amplifier les combats.
La ville de Compiègne est menacée. Dans la nuit du 22 au 23 mars
l'hôpital semble particulièrement visé par l'aviation allemande.
Un aéroplane Gotha lache plusieurs bombes. L'hôtel est touché, les
dégâts sont importants.
Les blessés transportés dans les caves échappent à la mort. C'est
l'évacuation, le repli sur Paris dans l'attente de la création d'une
nouvelle ambulance. Au début juillet, le docteur Carrel avise les
Sourciennes qu'un nouvel hôpital va s'ouvrir. Pas comme prévu à
Ris-Orangis, mais à Noisiel, et ceci grâce à l'autorisation de Gaston
Menier, le fabricant de chocolat qui proposa ses locaux en lieu
et place du collège de Meaux préalablement réquisitionné.
L'équipe du docteur Carrel s'installe dans les bâtiments de la maison
de retraite Claire Menier. Georgette
Mottier, auteur du livre « L'ambulance du docteur Alexis Carrel
», indique que le bâtiment, tout neuf, destiné à des retraités,
n'a encore jamais été habité. Cette affirmation, comme l'ensemble
de l'ouvrage, fondée sur la consultation des archives de La Source,
et aussi sur les témoignages de celles qui s'occupèrent des blessés
pose un problème. En effet, plusieurs correspondances de militaires,
découvertes au dos de cartes postales, font état d'un hôpital militaire
à Noisiel dès 1915 :
Le
5 mai 1915 Lucien H. termine un courrier à ses parents: « ... nous
sommes arrivés vers 4 h du soir à Noisiel. Une voiture est venue
nous chercher à la gare et nous a mené à l'hôpital fondé par la
fabrique de chocolat Menier. J'occupe avec trois autres sous-officiers
une petite chambrette qui se trouve juste derrière l'arbre qu'on
voit à gauche
sur la carte, au 2e étage. (Malheureusement la carte manque). Nous
sommes très bien soignés et j'attendrais patiemment la fin de la
guerre au mi lieu de la verdure qui environne la maison. » Le 8,
dans un nouveau courrier il écrit: « Toujours dans ma petite chambrette,
je mène la vie douce et tranquille d'un bon bourgeois qui a marié
toutes ses filles. Je passe mon temps en promenades dans la parc
et à la lecture de romans pour me rajeunir et m'égayer l'esprit.
Nous sommes ici une centaine de malades ou de blessés tous plus
souriants les uns que les autres.... » Le 29 il précise : « Je pars
aujourd'hui de l'hôpital pour aller au dépôt d'Orléans... ». Il
devait s'agir, si l'on en croit la marque postale au dos d'une carte
de la 2e compagnie du 122e Territorial d'infanterie.
En octobre 1915, une correspondance est signée Emile Sadou, infirmier
à l'hôpital complémentaire de Noisiel. La carte postale comporte
un cachet « 5e région, Hôpital militaire complémentaire de Noisiel
N°8».
Le 17 mai 1916, Aimé écrit de Noisiel: « Il y a très longtemps
que je ne vous ai donné de mes nouvelles. Je me trouvais dans une
position dans mon lit qui ne permettait pas d'écrire. Je suis resté
quarante jours couché sur le côté droit sans bouger, à présent,
je commence à me remuer, malgré ça je ne suis pas prêt à me lever
enfin ma blessure va très bien c'est tout ce qu'il faut. Bons Baisers.
» Plusieurs cachets différents se retrouvent sur la correspondance
des soldats soignés à Noisiel. Bien sûr celui de la mission Carrel
(une oblitération relevée le 7-11-1918) ; celui de la 5e région
noté plus haut; ceux imprimés en rouge sur les cartes postales et
qui mentionnent « Hôpital complémentaire n' 8 » ; Enfin cette carte
postale datée du 25 mai 1915 de Lucien H(?) prouvant l'occupation
de la maison Claire Menier bien avant l'arrivée de l'ambulance
du Dr. Carrel. «
Encore une carte mais c'est la dernière de la série
où vous pouvez voir le personnel au premier rang et à
peu prés la moitié des blessés de l'hôpital...
Pour ma part ça va très bien, j'attends que l'on me
mette à la porte, très patiemment»

Noisiel
25 mai 1915 hôpital Claire Menier (Collection Saga Menier)
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En
juillet 1918. La maison de retraite est aménagée pour recevoir
cent blessés, répartis en chambres de douze à quinze lits, sans
compter les isolements et quelques chambres particulières réservées
aux officiers. Si cette installation n'a pas le confort du « Rond
Royal », elle permet cependant aux douze infirmières d'assurer
les soins aux blessés dans de bonnes conditions.
Leur
tâche s'effectue, comme à Compiègne avec l'aide d'infirmiers militaires.
Dès le jour d'ouverture, les voitures d'ambulance amènent des blessés
venant le plus souvent du front. Si le docteur Carrel reste le responsable
de ce nouvel hôpital, ses fréquents déplacements, ses visites en
pre mière ligne ne lui permettent pas d'être présent en permanence
à Noisiel. Aussi c'est son adjoint le docteur Bernoud qui prend
le titre de médecin-chef de la mission Carrel à Noisiel. L'équipe
médicale applique les mêmes méthodes qu'à Compiègne: désinfection,
drainages, etc.
Voici
les noms des infirmières, membres de la Mission spéciale
du docteur Carrel à Noisiel, (liste non exhaustive):
Melle DUFFEY Dora, Melle BRAISSANT Cécile, Melle CHAPUIS Berthe,
Melle SCHAEFFER Marguerite, Melle AESCHEIMANN Caroline, Melle JUNOD
Pauline, Melle BUFFAT Cécile, Melle CLERC Octavie, Melle DESLEX
Blanche, Melle CONSADAT Marie, Melle STETTLEP Lina, Melle CLERC
Berthe: infirmère-major. (Cette liste n'est pas liée à
la photo ci-dessus).
L'hôpital
étant plus loin du front, les visites des familles aux soldats sont
autorisées plus largement. Les blessés valides peuvent se reposer
dans le jardin qui entoure la maison de retraite. Certains vont
se promener dans le parc du château de Noisiel et admirer « les
majestueux paons qui font la roue en se mirant dans l'eau ».
Les infirmières se souviennent du manque de nourriture et
de cette agréable odeur de chocolat aux alentours de la fabrique,
aussi un jour, obtiennent elles de M.Menier qu'il leur vende à
toutes un kilo de chocolat pour agrémenter pendant quelques
semaines le menu du petit déjeuner, à savoir un bol
de café clair et une tranche de pain.
Depuis
1917 la France décide d'octroyer des galons aux infirmières, françaises
ou non, selon leurs états de services. En septembre 1918, à Noisiel,
une cérémonie de remise de décorations a lieu en présence du ministre
suisse Dunant.
Le rédacteur de la « Gazette de Lausanne » rapporte l'évènement
dans son quotidien : « Notre ministre, M. Dunant, m'a prié à déjeuner
et m'a raconté qu'admis à visiter l'hôpital pour cent grands blessés
du Dr Alexis Carrel, naguère
à Compiègne, mais transféré à cause des trop fréquentes « marmites
», à Noisiel, dans la
propriété du grand chocolatier Menier, il y a trouvé les patients
commis aux soins de douze infirmières de La Source.
Les blessés de cet hôpital ont eu des muscles ou des os coupés ou
déchirés par des projectiles. Le traitement consiste en un lavage
continu de la plaie par un liquide d'une antisepsie spéciale. Ce
procédé permet la réfection des chairs et des os par la nature que
rien ne contrecarre dans son action réparatrice. M. le ministre
de la guerre avait envoyé à cette occasion douze décorations formées
d'un ruban blanc aux palmes d'or, d'argent ou de bronze, selon la
durée du séjour de la bénéficiaire à l'hôpital du Dr Carrel.
Dans
la matinée du 11 novembre 1918, le canon tonne, mais cette
fois ce bruit familier depuis quatre ans est acceuilli avec joie.
Il annonce la fin des hostilités. A Noisiel comme partout
en France c'est le délire.Pour les bléssés
de l'hopital ce n'est pas bien entendu le retour immédiat
dans les foyers.Certains resteront plusieurs semaines encore. Puis
peu à peu les lits restent vides, des chambres ferment. En
février 1919 la maison de retraite est rendue à Monsieur
Menier.
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