PATRIMOINE INDUSTRIEL ET
AMENAGEMENT DU TERRITOIRE
Pourquoi
se préoccuper du patrimoine industriel ? Ne peut-on pas laisser la
rouille dévorer les ultimes traces des derniers hauts-fourneaux, passer
un coup de bulldozers sur les usines abandonnées, et ne plus songer
à
ces machines périmées, à ces murs décrépits,
couverts de tags ?
Avec près d'un demi-siècle de retard sur nos voisins anglo-saxons
ou scandinaves qui se passionnent depuis les années cinquante pour
ce qu'ils appellent " Industrial Héritage"- et le terme Héritage
est hautement significatif, la France contemporaine découvre à
son tour ce qu'elle doit à l'énergie hydraulique, à la
houille et à la vapeur, à l'acier et à l'électricité.
Société
urbaine d'air comprimé ( Paris XIII )
La
culture technique n'a jamais été très bien considérée
dans les pays de l'Europe du sud, imprégnés de traditions catholiques,
pour qui le travail est une malédiction assimilée à la
souffrance et la la punition.
"Tu enfanteras dans la douleur et tu gagneras ton pain à la sueur
de ton front", lit-on dans la Genèse, après l'expulsion
d'Adam et Eve du Paradis terrestre.
Pour le monde protestant, le travail reste une valeur positive : la réussite
professionnelle est un signe de la bienveillance divine. Ce n'est donc pas
un hasard si en Allemagne ou en Grande-Bretagne, le patrimoine industriel
a, très tôt, été mis en valeur, alors que dans
le sud du continent, il est détruit lorsque sa fonction première
disparaît.
Briques
polychromes de la tuilerie
de Montchanin (fabrication)
Or se passé
industriel est totalement lié à l'histoire de l'architecture,
à l'histoire technique et à la science des ingénieurs?
Architecture d'architecte ou d'ingénieur ? Architecture de l'industrie
ou architecture industrialisée ? Le designer californien Charles Eames
ne disait-il pas que "le catalogue des produits de l'industrie est la
matière de l'architecture du XX siècle" ?
Par ailleurs, certains édifices "techniques", qu'il s'agisse
d'usines, de halles ou d'entrepôts, sont, sur le plan stylistique comme
sur le plan de l'innovation, des réalisations remarquables et qui méritent
à ce titre d'être protégées.
Ces bâtiments ne sont pas seulement des supports de mémoire,
de la matière ethnologique et des prouesses techniques, ce sont aussi
tout simplement des monuments dont la vision nous procure une émotion
esthétique souvent considérable.
Briques
polychromes du Moulin de la chocolaterie de Noisiel
Mais
cette question du patrimoine n'en reste pas moins ambiguë, la France
n'a pas de sens civique concernant le patrimoine, comme la Grande-Bretagne
où le National Trust repose sur une adhésion populaire.
En dépit des Journées qui lui sont consacrées, dix à
douze millions de personnes s'engouffrent dans des édifices largement
ouverts à la visite le temps d'un week-end. Et l'héritage industriel
ne manque pas à la fête
comme en témoignent le succès des circuits de visite du patrimoine
minier, dans le Nord-Pas-de-Calais ou les longues files d'attente devant la
chocolaterie Menier à Noisiel. Ce rituel n'est sans doute pas suffisant
puisque le patrimoine doit affronter l'incompréhension et la spéculation,
les propriétaires aveugles et les administrations indifférentes,
ou l'impatience des élus pour qui le remplacement d'une vieillerie
par un parking, une agence bancaire ou un supermarché, est toujours
une bonne chose.
Battersea
Power Station in London
Les
associations de défense du patrimoine sont souvent perçues comme
des entités passéistes, sinon réactionnaires. Faut' il
détruire sans état d'âme au nom d'un avenir nécessairement
radieux ? On sait pourtant que le prix du refoulement de la mémoire
est toujours cher à payer.
On peut considérer que cette soit-disant fétichisation du passé
est un faux-semblant, un simulacre qui ne va guère au delà du
discours destiné à justifier des destructions toujours à
l'oeuvre, à couvrir une amnésie chaque jour plus grande.
Car la circulation et le brassage des populations, accélérés
autant qu'irréversibles, favorisent cette perte de mémoire et
donc de référence.
Alors que la présence d'un patrimoine doté d'une épaisseur
historique est justement une marque, un point d'ancrage qui facilite l'intégration
et les mutations sociales.
A contrario, on mesure l'effet de l'urbanisme sans repères des trente
Glorieuses.
Quelle
que soit la politique choisie, il se posera toujours la question de l'usage.
Celui de la nouvelle destination à donner aux sites industriels désaffectés,
qu'il n'est pas question de "muséifier".
Un monument doit gagner sa vie, sans affectation, un bâtiment est presque
toujours condamné.
Défendre et promouvoir le patrimoine industriel n'est pas un vain combat.
Il s'agit de mettre en évidence une architecture, de sauvegarder une
mémoire.
Dans un pays comme la France l'acceptation de telles notions constitue encore
l'objet d'une révolution culturelle à peine amorcée.
Les programmes éducatifs mettent en avant la science et la recherche
d'aujourd'hui sans aucune perspective historique et négligent totalement
l'industrie.
Emmanuel de Roux " PATRIMOINE
INDUSTRIEL"
AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE
Deux
possibilités s’offrent à vous pour vous rendre à Noisiel, la première, par
voie fluviale, la Marne, bien usitée lors de l’éveil à la modernité et aux
sciences nouvelles dont les Menier furent les adeptes inconditionnels. Voie
naturelle au rythme lent et sinueux, dont le flot régulier bénéficia aux populations
les plus diverses, le cours de la Marne a drainé de Paris à Noisiel et de
Noisiel à Meaux bon nombre de marchandises en barge ou en bateau empruntant,
le cas échéant, les chemins de halage tirés par des chevaux courbés sur leur
ouvrage à l’instar des lavandières aux lavoirs accostés aux berges de la rivière.
Les dimanches, la Marne revêtait ses habits de fête et se couvrait de frêles
embarcations pigmentées de crinolines et de canotiers. Les sportifs en canot
déchiraient les eaux vertes et les pêcheurs à la ligne subvenaient à leurs
besoins. L’émancipation des corps, bien des années plus tard, fera de la baignade
la joie des plus jeunes aux sorties des écoles.
La seconde possibilité est ferrée de par son chemin. Fil conducteur d’une
stratégie nouvelle de reconquête de l’Est parisien, la pénétration se fera
par voie express régionale dans une Seine et Marne bien rurale où l’or vert
des étendues sans fin contraste avec le gris et la verticalité d’une banlieue
nord aux abois.
Pourtant bien accueillies dans les années 1960, les cités ouvrières symbolisaient
la modernité à tous les étages. Chaque foyer pouvait dès lors accéder au confort
d’un habitat bien dimensionné et lumineux avec eau chaude, chauffage, cuisine
et toilettes. Les alentours étaient verdoyants, la présence d’un centre commercial,
d’infrastructures sanitaires, scolaires et sportives favorisait l’acception
du mot "cité".
Cité Floréal Seine Saint Denis en 1970
Cette radicalisation tranchait avec l’insalubrité et la vétusté d’un parc
immobilier existant, sans compter le nombre important de bidonvilles dont
la banlieue Nord était « richement » dotée qui accédaient ainsi à la dignité.
Mais cette sociabilité extrême excluant toute intimité atteignit ses limites
et explosa pour faire place à une individualisation de l’habitat par l’accession
à la propriété, dévoreuse d’espace.
Les terres abondantes et peu chères ravivent également les appétits d’un secteur
tertiaire à l’étroit dans l’Ouest parisien. Situation privilégiée à la fin
du XVIII siècle entre les méandres de la Seine pourvoyeuse de matières premières
et le pouvoir de Versailles, les grandes familles industrielles et de la finance
résident aux alentours et participent à la création de quartiers qui deviendront
quartiers de villégiatures réputés tels que Passy ou Monceau.
Après l’annexion des faubourgs à Paris en 1860, les industries quitteront
l’espace parisien pour s’externaliser légèrement plus loin : à l’Ouest, afin
d’éviter le régime des patentes. Un autre secteur, pétrochimique celui-là,
verra le jour dans les années 1860 au Nord de Paris à la Plaine-Saint Denis.
Le but sera de rivaliser avec le dynamisme du pôle chimique de Manchester
en Angleterre, activité scientifique en pleine effervescence que les très
nombreuses Expositions Internationales exacerbent.
Autre objectif, celui de regrouper les entreprises polluantes en un lieu susceptible
de refouler les odeurs hors des zones d’habitations parisiennes. L’urbanisme
galopant ne pouvait ignorer plus longtemps les terres agricoles de l’Est parisien.
Les villes nouvelles pensées durant les années 1970 devaient voir le jour
à l’aube des années 1980 pour terminer leur conquête à l’approche des années
2000. Il n’était plus question de proposer une certaine forme de modernité
au sein d’un environnement existant à l’image du centre Georges Pompidou,
décrié le jour de son inauguration et devenu par la suite l’un des symboles
de la ville de Paris, ou le Louvre abritant entre ses ailes une pyramide de
verre recouverte en perspective par le carrousel, ni de conduire la croissance
d’une ville en expansion, mais d’organiser la vie sur de vastes territoires
agricoles parsemés de corps de ferme, de villages pittoresques où l’on pouvait
après guerre passer des vacances à la campagne.
Penser la ville n’est pas chose facile, il y a ce que les architectes savent,
organiser le spatial, l’agencer, l’ordonner, et ce qu’ils ne savent pas ou
ne peuvent pas prédire.
Le social est ce que l’architecte ne peut maitriser.
Durant les années1980, la fluctuation des besoins et des demandes exprimés
par la population, associés aux restrictions budgétaires obligeaient les promoteurs
à corriger leurs copies rendues caduques. Les communes verront alors leur
avenir changer au gré des évènements économiques et des besoins immédiats.
L’absence de moyens financiers met un frein aux constructions collectives,
l’individuel est donc privilégié pour satisfaire les promoteurs. Cet emballement
général n’est pas sans souci : les infrastructures collectives et sociales
ne suivent pas, absence de commerce de proximité et absence de vie culturelle.
L’individu se projette plus facilement vers l’avenir lorsque celui-ci est
grand ouvert mais se réfugie dans la nostalgie durant les périodes difficiles
de l’existence.
Entre modernité et tradition oscille son discours, pouvoir passer de l’une
à l’autre sans pour autant sans apercevoir serait son idéal. La particularité
de la ville de Noisiel est d’avoir un patrimoine architectural et industriel
de tout premier ordre, la ville est fière, à juste titre, de son label « ville
d’art et d’histoire ». Dès 1980, Noisiel a su trouver la parade pour préserver
la cité des Menier et la ferme du buisson des éventuels tracas causés par
un génie en mal de reconnaissance. La ville a su valoriser cet ancien bassin
industriel pour qu’enfin, Nestlé parachève la dynamisation et la sanctuarisation
des lieux.
Cette clairvoyance n’a pas empêché l’expansion de Noisiel et plus largement
de Marne la vallée : quelques réalisations architecturales, disparates pour
l’ensemble des villes nouvelles, à l’Est, Ricardo Bofill et son palaccio néoclassique
à Noisy le Grand et à l’Ouest, le château de la belle au bois dormant émergeant
du parc Hollywoodien de Disney à Chessy.
En 2000, la population de Noisiel est de 15 000 âmes ; la ville est arrivée
au terme de son urbanisation, reste à occuper les sols vacants dans le quartier
de la Ferme du Buisson. Mais déjà se pose la question d’une évolution de l’habitat,
de qualité de vie, des équipements et du tourisme. Les profonds changements
sociologiques, les cellules familiales explosant en monoparentalité, les personnes
seules, la nécessité de loger les jeunes, l’explosion des prix au cœur des
villes interpellent cet urbanisme profondément social que devrait prendre
en compte la création architecturale.
Le terme impropre utilisé lors de la création des villes nouvelles est celui
d’extension. Extension il y a lorsque d’un point donné vous construisez de
manière exponentielle et excentrique. Concernant Noisiel, il s’agit d’une
juxtaposition entre la ville nouvelle et la cité Menier, cette dichotomie,
a fini par engendrer 2 mairies. La Marne arrose toujours la cité de Noisiel,
l’Express Régional répondant au bel acronyme de RER se déverse quotidiennement
tel un orage d’été sur la ville nouvelle de Noisiel.
Alain Lateb