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Autodidacte
de formation il est le type même de l'ingénieur promu par
Emile Justin dans l'Avenir Economique. Il est embauché comme
ingénieur-sous directeur en 1869. En 1908, àgé de soixante-dix
ans, il quitte Noisiel après avoir remplacé Desboeuf. Logre
est l'exemple achevé de l'ingénieur-maison comme l'écrira
GM , "par son intelligence il avait suppléé à son instruction
technique incomplète et il exécutait toujours brillamment
les travaux très divers que nous lui imposions Et en effet
il a participé à toutes les réalisations : le moulin Saulnier,
l'installation des turbines Girard, des premières "machines
à froid", des barrages hydrauliques, la cité ouvrière, la
ferme "modèle", le chemin de fer, la maison de retraite,
... A Noisiel il est la figure essentielle, personnalisée,
de cette gestion de la cité. Conseiller municipal depuis
les années 1870 il s'impose très vite à Desboeuf pour lui
succéder officiellement comme adjoint au maire en 1901.
Selon GM il était un travailleur acharné, ne prenant jamais
de repos ; il aimait à travailler le soir et souvent tard
dans la nuit Les centaines de notes écrites de sa main retrouvées
à la mairie témoignent de cette activité boulimique. Des
courriers reçus il souligne avec toujours le même crayon
bleu- les faits essentiels, raye ce qui lui semble inopportun,
esquisse un point d'interrogation en marge au moindre doute.
D'une petite écriture serrée et cassante il répond tout
aussi rapidement à chaque demande. Il intervient dans tous
les domaines : police municipale, hygiène, urbanisme, état
civil, affaires administratives, budget communal, ... Chaque
manifestation, fête municipale, sainte barbe, commémoration,
... à lieu après son assentiment et sous son égide. Les
archives sont pleines de ses avants projets, de ses notes
préparatoires, de ses plans. Rien n'est ici laissé au hasard.
Les moindres faits, les plus petits manquements à l'ordre
sont consignés. Une rigoureuse comptabilité des dépenses
et des achats est tenue à jour. Chaque transaction donne
lieu à plusieurs courriers, plus tard archivés. Il entretient
une correspondance régulière avec le 56 rue de Châteaudin,
siège social et établissements des Menier, rendant compte
des faits, de ses décisions, des moindres difficultés. D'une
parfaite intégrité il a durant ces quarantes années l'entière
confiance des Menier. Il est le maire effectif de Noisiel.
Bon nombre de courriers administratifs lui sont directement
adressés par le juge de paix ou le percepteur de Lagny.
D'une grande rigueur il est peu apprécié de-certains mais
respecté de tous. Chacun sait qu'il est l'intermédiaire
obligé pour toute requête à l'usine, dans la cité, pour
toute procédure administrative. Lui même sait attendre pour
mieux sanctionner. A l'usine il fait la chasse au "sublime
ouvrier", notamment chez les jeunes. Des lettres anonymes
parues dans le Briard entre 1897 et 1907 le présentent sous
un jour patibulaire, renvoyant sans pitié pour le moindre
manquement au règlement. Des notes confidentielles témoignent
de ces renvois pour "insuffisance au travail", vol, alcoolisme,
... Il est l'ordonnateur de la gestion de la cité. Toutes
les informations concernant les habitants lui sont adressées.
Le garde champêtre introduit notes et rapports par cette
formule - "j'informe Mr Logre ..." ; médecins, instituteurs,
contremaîtres le renseignent aussi. Chaque demande
de renseignements émanant de la sous-préfecture, du juge
de paix, du percepteur est renvoyée avec les dates d'entrées
et de sortie de l'usine et de la cité, de I'état civil de
l'individu concerné, de sa situation familiale, de son "attitude
politique", des motifs de son départ et de nombreuses annotations
: "moralité équivoque "boit", "bon ouvrier", ... Ces mentions
témoignent de la qualité des réseaux d'informations en place.
Lorsque celles-ci font défaut il en exige de ses subalternes
et particulièrement après l'arrivée d'étrangers dans la
cité. En octobre 1902 le garde champêtre écrit : "l'étrangère
dont Mr Logre m'a parlé c'est une bonne qui est arrivée
hier chez Mr Bordenave, une suise almande (sic)". En septembre
1903 sur un autre qui loge à l'hôtel : "je le connais depuis
longtemps, il n'y a rien à lui rapprocher. Cet homme est
malade". Sa vigilance est parfois récompensée. En
mars 1901 HM le remercie d'avoir interdit "l'amenée d'une
phtysique'qui ne fait pas partie du pays" Il enquête parfois
lui même questionnant les vieux ouvriers ou les contremaîtres
sur tel ou tel, notamment avant une embauche à l'usine ou
l'obtension d'un logement. En qualité d'officier de police
ou de gérant du parc immobilier il pénètre dans les habitations
à la faveur d'opportunités. En 1878 avant le stationnement
des troupes en manoeuvre il remarque - "les logements sont
suffisants pour la population industrielle mais il n'y a
point ou peu de chambres et lits disponibles". Il visite
les logements avant le départ des locataires ou au moindre
incident : incendie dans un placard, inondation d'une cave,
... Il s'immisce dans les affaires familiales dès lors qu'elles
entraînent le moindre désordre dans la cité, et impose sa
volonté. Souvent aussi ces familles s'en remettent à son
autorité morale. Son opinion a valeur de "jugement". Opérant
une saisie sur le salaire d'un adolescent, redéfinissant
la part d'un ouvrier dans un héritage, exigeant d'un arrivant
d'aider sa famille abandonnée en Savoie après avoir été
alerté par celle- ci. A tous et dans tout il impose ses
vues, sans concessions ni préalable. Les Menier sont seuls
à même de lui faire modifier ses décisions. Ces rigoureuses
pratiques ne suscitent pas l'unanimité, mais très peu osent
en référer aux Menier. En février 1904 un jeune soldat ne
peut obtenir la signature de l'adjoint au maire sur le certificat
médical nécessaire pour sa prochaine permission ; il s'adresse
en ces termes à GM : "Je tenais aussi à vous faire remarquer
quel abus de pouvoir Mr Logre fait à Noisiel et c'est avec
plaisir que je vois arriver le mois de septembre pour ne
plus être sous cette domination qui ressemble fort à l'ancien
temps de la féodalité. N'ayant jamais travaillé à Noisiel
ni eu besoin de quoi que ce soit avant mon service militaire
je ne m'étais jamais figuré que pour avoir quelque chose
il fallait se mettre à genoux et pleurer pour l'obtenir.
Chose que je n'ai pas le caractère de faire car ayant ni
volé, ni tué je peux passer partout la tête haute. Ne croyez
pas que je dise cela pour vous car vous êtes bien au dessus
de tout soupçon, mais bien pour vous demander ce qui
se passe à Noisiel et qui bien souvent anime la minorité
contre vous bien que vous n'y soyez pour rien" La "minorité"
d'ouvriers socialistes présente Logre comme le "factotum
de la maison Menier", "l'agent électoral" de GM qui noyaute
leurs réunions, interdit au garde champêtre d'apposer les
af'fiches officielles de la bourse de travail de Meaux.
Selon eux il est enfin : "le véritable conseiller général
du canton de Lagny". Pour les jeunes journalistes de l'ISM,
du JSM, il est d'abord ce remarquable organisateur des manifestations
locales. Le 20 août 1876 il est cet "artiste resté inconnu
(et dont) la modestie sied au mérite". La fête du 6 octobre
1898 avait été réglée avec ce soin particulier qui est de
rigueur à Noisiel, rien n'était laissé au hasard, les plus
petites choses avaient leur place déterminée dans un vaste
programme préparé avec un soin parfait, et établi avec une
précision mathématique par le très distingué ingénieur de
l'usine : Mr Logre". A l'instar des Menier, Mr Logre sait
faire acte de philanthropie. En octobre 1903, à l'occasion
du mariage de sa fille il organise un grand bal public "pour
la jeunesse de Noisiel" et une représentation de Guignol
aux écoles. Avec le zèle qui lui sied l'instituteur propose
d'en exclure tous les mauvais élèves.
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